Pourquoi Thomas Kuhn penserait que votre entreprise protège ses anciens paradigmes ?

Pour Thomas Kuhn, les organisations ne résistent pas seulement au changement. Elles protègent souvent, sans le savoir, leur ancienne manière de voir le monde.

Toutes les entreprises disent vouloir innover. Elles lancent des hackathons, investissent dans l’intelligence artificielle, créent des laboratoires d’idées et affichent l’innovation comme une valeur essentielle. Pourtant, il suffit qu’une idée remette vraiment en cause les habitudes de l’organisation pour que les objections apparaissent. « Ce n’est pas comme ça qu’on fait ici. » « Nous avons déjà essayé. » « Nos clients ne sont pas prêts. » « Ce n’est pas notre métier. »

L’innovation est généralement applaudie… à condition qu’elle ne change pas grand-chose. Thomas Kuhn aurait probablement trouvé cela parfaitement normal.

Les organisations changent plus facilement leurs outils que leur manière de voir

Nous avons tendance à croire que les résistances au changement proviennent des individus. Certains seraient plus ouverts que d’autres, plus curieux, plus adaptables. Pourtant, une organisation peut adopter de nouveaux logiciels, de nouvelles méthodes ou de nouveaux produits tout en continuant à penser exactement de la même manière.

C’est précisément ce que Thomas Kuhn appelle un paradigme. Une manière de regarder le monde si profondément installée qu’elle finit par devenir invisible. Le paradigme ne dit pas seulement ce qu’il faut penser. Il dit surtout ce qu’il paraît inutile de remettre en question.

C’est pourquoi il est si difficile à identifier. Nous vivons à l’intérieur.

Les meilleures idées ressemblent souvent à de mauvaises idées

Chaque fois qu’une innovation importante apparaît, elle commence par déranger. Elle semble inutile, irréaliste ou contraire au bon sens. Non parce qu’elle est mauvaise, mais parce qu’elle ne rentre pas dans la manière habituelle de comprendre le problème.

Les entreprises connaissent ce phénomène tous les jours. Une équipe propose une nouvelle organisation. On répond que cela ne correspond pas aux processus existants. Un collaborateur imagine un nouveau service. On explique que ce n’est pas ce qu’attendent les clients. Une technologie ouvre de nouvelles possibilités. On préfère l’utiliser pour faire un peu mieux ce que l’on faisait déjà.

Le paradigme absorbe la nouveauté… à condition qu’elle ne remette pas en cause le paradigme.

Nous défendons souvent nos habitudes en les appelant « expérience »

Personne ne se lève le matin en décidant de protéger un ancien modèle. Les paradigmes sont beaucoup plus subtils que cela. Ils s’appuient sur ce qui a déjà fonctionné, sur les réussites passées et sur l’expérience accumulée. C’est précisément ce qui les rend si puissants.

À force de réussir grâce à une certaine manière de penser, nous finissons par croire que cette manière de penser est la seule raisonnable. Les objections deviennent des preuves de réalisme. Les innovations deviennent des prises de risque inutiles.

Sans nous en apercevoir, nous ne protégeons plus seulement nos résultats : nous protégeons notre manière de voir le monde.

Une révolution commence rarement par une nouvelle réponse

Thomas Kuhn nous rappelle qu’une révolution scientifique ne commence pas lorsqu’une meilleure solution apparaît. Elle commence lorsqu’un nombre croissant de faits ne rentrent plus dans l’ancien modèle.

Les organisations vivent exactement la même expérience. Pendant longtemps, elles tentent de résoudre les nouveaux problèmes avec les anciennes catégories. Puis un jour, elles découvrent que ce ne sont plus les réponses qu’il faut changer.

C’est la question elle-même.

Ce que Thomas Kuhn nous fait voir

La prochaine fois que quelqu’un dira : « Ce n’est pas comme ça que nous fonctionnons », ne répondez pas trop vite.

Posez plutôt une autre question : et si ce n’était pas l’idée qui était en avance… mais notre manière de regarder le problème qui était déjà en retard ?