Pourquoi Søren Kierkegaard vous demanderait qui vous êtes lorsque personne ne vous regarde ?

Pour Søren Kierkegaard, une carrière peut être brillante sans être pleinement choisie. La vraie question est peut-être de savoir qui nous devenons à travers notre travail.

Les organisations parlent beaucoup d’identité professionnelle. On demande aux collaborateurs d’incarner les valeurs de l’entreprise. Les dirigeants travaillent leur posture. Les managers apprennent à développer leur leadership. Les réseaux sociaux professionnels encouragent chacun à construire sa marque personnelle. Peu à peu, nous devenons très attentifs à l’image que nous renvoyons.

Søren Kierkegaard écouterait probablement tout cela avec intérêt. Puis il poserait une question qui ferait soudain tomber le silence : « Et lorsque personne ne vous regarde… qui êtes-vous ? »

Il est plus facile de jouer un rôle que d’habiter une existence

Au travail, chacun occupe une fonction. Directeur, manager, ingénieur, soignant, commercial ou assistant. Ces rôles sont nécessaires. Ils permettent à l’organisation de fonctionner et clarifient les responsabilités de chacun.

Le problème apparaît lorsque le rôle finit par absorber la personne.

À force de répondre aux attentes des autres, il devient parfois difficile de distinguer ce que l’on fait… de ce que l’on est. On apprend à tenir son poste, à adopter les bons codes, à donner les bonnes réponses. Et sans même s’en apercevoir, on risque de vivre davantage à travers le regard des autres qu’à partir de ses propres choix.

C’est précisément cette inquiétude qui traverse toute la philosophie de Kierkegaard.

Une carrière peut être réussie… et manquer pourtant l’essentiel

Nous avons l’habitude de mesurer une vie professionnelle à ses résultats. Les responsabilités augmentent, les projets se succèdent, les objectifs sont atteints. Vu de l’extérieur, tout semble cohérent.

Kierkegaard nous inviterait pourtant à une forme de soupçon. Une existence peut parfaitement réussir selon tous les critères sociaux… tout en échouant du point de vue de celui qui la vit. Car il existe une différence entre mener une carrière et construire une existence.

La première répond souvent aux attentes du monde.

La seconde oblige à répondre à une question beaucoup plus personnelle : est-ce bien la vie que je choisis de mener ?

Les décisions les plus importantes se prennent souvent dans le silence

Les grands choix professionnels donnent parfois lieu à des discussions, des conseils ou des arbitrages collectifs. Pourtant, il existe toujours un moment où la décision redevient profondément solitaire. Faut-il accepter ce poste ? Quitter cette entreprise ? Renoncer à une promotion ? Changer de métier ?

À cet instant, aucun tableau de bord ne peut répondre à votre place. Kierkegaard dirait probablement que c’est là que commence la véritable responsabilité. Non pas celle que l’on doit à son entreprise ou à ses collègues.

Celle que l’on se doit à soi-même.

L’authenticité n’est pas une image. C’est un engagement.

Aujourd’hui, le mot « authenticité » est partout. On encourage chacun à être authentique, à montrer sa personnalité, à communiquer avec sincérité. Kierkegaard emploierait sans doute ce mot avec beaucoup plus de prudence.

Être soi-même ne consiste pas à exprimer spontanément ce que l’on ressent. Cela consiste à accepter de devenir responsable des choix qui donnent une forme à sa propre existence. L’authenticité n’est donc pas un style. C’est une exigence.

Ce que Søren Kierkegaard nous fait voir

La prochaine fois que vous réfléchirez à votre carrière, oubliez quelques instants votre CV, votre poste ou votre prochaine évolution. Posez-vous une question beaucoup plus difficile : qui reste-t-il lorsque toutes les fonctions disparaissent ?

Søren Kierkegaard ne vous demanderait probablement pas quel métier vous exercez. Il vous poserait une question infiniment plus intime : lorsque personne ne vous regarde… la personne que vous êtes est-elle encore celle que vous avez choisi de devenir ?