
Pourquoi Machiavel aurait trouvé votre comité des risques trop prudent ?
Pour Machiavel, le plus grand risque n’est pas toujours d’agir. C’est parfois de croire que l’inaction est une décision sans conséquences.
Chaque grande décision commence à peu près de la même manière. Un projet est présenté. Les bénéfices sont détaillés. Puis viennent les risques. Les juristes identifient les points de vigilance. Les financiers évaluent les scénarios les plus défavorables. Les opérationnels soulignent les difficultés d’exécution. Chacun fait son travail. À mesure que la réunion avance, la liste des raisons de ne pas agir s’allonge. Le projet est finalement repoussé. « Nous préférons attendre », conclut le comité.
Tout le monde repart avec le sentiment d’avoir été raisonnable.
Machiavel, lui, serait probablement beaucoup moins rassuré.
La prudence est parfois une manière élégante de ne pas décider
Nous aimons les organisations prudentes. Elles analysent les risques, évitent les erreurs et prennent le temps de réfléchir. Dans un monde incertain, cette attitude paraît presque une évidence. Après tout, mieux vaut différer une décision que prendre une mauvaise décision.
Pourtant, cette prudence cache parfois un paradoxe. À force de vouloir éviter tous les risques, certaines organisations finissent par prendre le plus grand de tous : celui de ne plus agir. Les concurrents avancent, les marchés évoluent, les technologies changent… pendant que les dossiers continuent de circuler d’un comité à l’autre.
Machiavel ne méprise pas la prudence. Il se méfie de son excès.
Gouverner, c’est choisir entre plusieurs risques
On présente souvent Machiavel comme le philosophe du cynisme. C’est une lecture un peu rapide. Ce qui l’intéresse n’est pas d’autoriser n’importe quelle décision. Ce qui l’intéresse, c’est la réalité du pouvoir.
Et la réalité est simple : il n’existe presque jamais de décision sans risque. Ne rien faire est un choix. Reporter est un choix. Attendre est un choix.
La différence, c’est que ces choix donnent souvent l’illusion de la neutralité. Pourtant, ils produisent eux aussi des conséquences, parfois irréversibles.
Machiavel nous oblige ainsi à regarder autrement les décisions qui ne sont jamais prises.
Les organisations surestiment parfois le coût de l’action
Il est beaucoup plus facile d’identifier les risques d’un projet que les risques de son abandon. Les premiers figurent dans les tableaux d’analyse. Les seconds restent largement invisibles. Qui mesure les opportunités perdues ? Les talents partis parce que rien ne changeait ? Les marchés abandonnés à la concurrence ? Les innovations que l’on n’a jamais osé lancer ?
Nous savons très bien calculer le prix d’une erreur. Nous savons beaucoup moins calculer le prix de l’immobilisme.
C’est peut-être là que Machiavel demeure étonnamment moderne.
Le courage d’un dirigeant ne consiste pas à supprimer le risque
Il consiste à choisir celui qu’il est prêt à assumer.
Cette idée est moins spectaculaire que les caricatures habituellement associées à Machiavel. Elle est pourtant beaucoup plus utile. Un dirigeant n’est pas celui qui trouve une décision sans danger. C’est celui qui accepte qu’aucune décision importante ne puisse offrir cette garantie.
Autrement dit, gouverner ne consiste pas à éliminer l’incertitude.
Cela consiste à décider malgré elle.
Ce que Machiavel nous fait voir
La prochaine fois qu’un comité repoussera un projet au nom de la prudence, posez-vous une question.
Avez-vous réellement réduit les risques… ou les avez-vous simplement déplacés dans le temps ?
Machiavel ne vous demanderait probablement pas si votre décision est courageuse. Il vous demanderait si vous avez eu le courage de reconnaître que ne pas décider est déjà, en soi, une décision.