
Pourquoi Jürgen Habermas vous demanderait qui n’a pas encore pris la parole ?
Pour Habermas, une bonne réunion ne se reconnaît pas au consensus obtenu, mais à la qualité des conditions qui permettent à chacun de prendre réellement la parole.
La scène est presque toujours la même. Les plus à l’aise prennent rapidement la parole. Les idées circulent, les débats s’installent, quelques désaccords émergent puis un consensus se dessine. Avant de conclure, le responsable de la réunion lance la question rituelle : « Est-ce que tout le monde est d’accord ? » Quelques hochements de tête suffisent. Affaire réglée.
Ou presque.
Car il existe une autre catégorie de participants. Ceux qui parlent peu. Ceux qui réfléchissent longtemps avant d’intervenir. Ceux qui ne veulent pas couper la parole. Ceux qui estiment que le groupe est déjà parti dans une direction et qu’il est désormais trop tard pour revenir en arrière. Ils quittent souvent la réunion avec des objections qu’ils ne formuleront jamais.
Jürgen Habermas ne regarderait probablement pas ceux qui parlent. Il regarderait ceux qui se taisent.
Ce n’est pas parce que tout le monde est d’accord que tout le monde a participé
Dans les organisations, nous confondons facilement le consensus et l’absence d’opposition. Une réunion calme donne le sentiment qu’un accord a été trouvé. Pourtant, un silence peut avoir des significations très différentes. Il peut traduire l’adhésion, bien sûr. Mais il peut aussi révéler l’hésitation, la lassitude, le manque de confiance ou simplement le sentiment que la discussion est déjà terminée.
Habermas attire notre attention sur une idée très simple : une décision n’est véritablement collective que si chacun a réellement eu la possibilité d’y contribuer. Ce n’est pas une question de politesse. C’est une question de qualité.
Les meilleures idées arrivent parfois trop tard
Qui n’a jamais entendu cette phrase en sortant d’une réunion : « J’y pensais, mais je n’ai pas osé le dire… » ? Le plus étonnant est que cette remarque contient souvent l’idée qui manquait au débat. Un risque oublié. Une information de terrain. Une objection décisive. Une alternative crédible.
Le problème n’est donc pas que certaines personnes parlent peu. Le problème est que les organisations construisent parfois des discussions où certaines paroles arrivent toujours trop tard.
Habermas nous oblige alors à déplacer la responsabilité. Ce n’est plus seulement au collaborateur de prendre la parole. C’est aussi au collectif de créer les conditions pour qu’elle puisse être entendue.
Une bonne réunion ne distribue pas seulement la parole
Nous croyons souvent qu’il suffit de demander : « Quelqu’un veut ajouter quelque chose ? » pour rendre une réunion participative. Dans les faits, cette question arrive presque toujours lorsque la décision est déjà prise. Elle ressemble davantage à une formalité qu’à une véritable invitation.
Habermas serait probablement plus exigeant. Il ne s’intéresserait pas au temps de parole, mais aux conditions de la parole. Qui ose contredire le dirigeant ? Qui peut dire qu’il ne comprend pas ? Qui peut changer d’avis sans perdre la face ? Qui peut poser une question naïve sans passer pour incompétent ?
La qualité d’une discussion se mesure peut-être moins au nombre d’interventions qu’à la liberté avec laquelle elles peuvent exister.
Ce que Jürgen Habermas nous fait voir
La prochaine fois que vous animerez une réunion, ne vous demandez pas seulement si chacun a pu parler. Demandez-vous plutôt si quelqu’un s’est retenu de parler.
La différence est immense.
Habermas ne chercherait probablement pas à savoir si votre réunion s’est terminée par un consensus. Il vous poserait une question beaucoup plus embarrassante : la meilleure idée de la réunion est-elle vraiment celle qui a été exprimée… ou celle qui est rentrée chez elle en silence ?