
Pourquoi Jacques Ellul se méfierait de votre transformation digitale ?
Pour Jacques Ellul, une technologie ne change pas seulement nos outils. Elle transforme aussi, souvent sans bruit, notre manière de travailler, de décider et de penser.
La scène est devenue familière. Une nouvelle plateforme collaborative remplace l’ancienne. Un nouvel ERP promet de fluidifier les processus. L’intelligence artificielle doit faire gagner du temps. Les tableaux de bord seront désormais alimentés automatiquement. La transformation digitale est lancée. Les équipes sont formées, les outils déployés, les premiers indicateurs arrivent. Quelques mois plus tard, un étrange sentiment s’installe. Les outils sont plus performants. Les collaborateurs ne sont pas toujours plus sereins.
Jacques Ellul ne serait probablement pas surpris.
Nous croyons acheter des outils. Nous adoptons souvent une manière de travailler.
Lorsque l’on parle de transformation digitale, la discussion porte presque toujours sur les logiciels, les fonctionnalités ou les performances techniques. Le choix semble avant tout technologique. Quel outil est le plus rapide ? Le plus fiable ? Le plus intuitif ?
Ellul déplacerait immédiatement la question. Car une technologie n’arrive jamais seule. Elle apporte avec elle une nouvelle manière de s’organiser, de collaborer, de mesurer, de contrôler et parfois même de penser. En adoptant un outil, une entreprise adopte aussi, souvent sans s’en rendre compte, les règles implicites qui l’accompagnent.
La technique ne change pas seulement ce que nous faisons. Elle change progressivement la manière dont nous jugeons ce qui est normal.
Le plus efficace ne devient pas toujours le plus souhaitable
Les outils numériques ont une qualité incontestable : ils rendent beaucoup de choses possibles. Ils accélèrent les traitements, automatisent les tâches répétitives et facilitent la circulation de l’information. Le problème n’est donc pas leur efficacité.
Le problème apparaît lorsque l’efficacité devient le seul critère de décision.
- Faut-il organiser cette réunion ? L’outil le permet.
- Faut-il mesurer cette activité ? Le logiciel le permet.
- Faut-il envoyer cette notification ? Le système le permet.
Peu à peu, une logique discrète s’installe. Ce qui est techniquement possible finit par apparaître comme naturellement souhaitable. C’est précisément ce glissement qu’Ellul cherche à rendre visible.
Une transformation digitale transforme parfois davantage l’organisation que le numérique
Il existe un paradoxe amusant. Les entreprises parlent de transformation digitale, alors que les changements les plus profonds concernent souvent les comportements. Les collaborateurs répondent plus vite, documentent davantage, remplissent de nouveaux champs, consultent de nouveaux indicateurs, adaptent leurs priorités à ce que les outils rendent visible.
Autrement dit, la véritable transformation n’est pas numérique. Elle est culturelle. Et cette culture est parfois façonnée moins par les dirigeants que par les logiciels eux-mêmes.
Une bonne technologie est peut-être celle qui nous laisse encore le choix
Jacques Ellul n’était pas hostile à la technique. Il se méfiait d’une société où la technique finirait par imposer sa propre logique sans jamais être discutée.
Une organisation mature ne se demande donc pas seulement si un outil fonctionne. Elle se demande aussi ce qu’il transforme silencieusement. Que devient le métier ? Que devient l’autonomie ? Que devient le jugement professionnel ? Quelles pratiques disparaissent parce qu’elles ne rentrent plus dans le logiciel ?
Ces questions sont rarement posées. Elles sont pourtant peut-être les plus stratégiques.
Ce que Jacques Ellul nous fait voir
La prochaine fois que l’on vous présentera un nouvel outil comme une évidence, résistez quelques instants à l’enthousiasme. Ne demandez pas seulement ce qu’il permettra de faire. Demandez aussi ce qu’il rendra progressivement impensable.
Jacques Ellul ne vous demanderait probablement pas si votre transformation digitale est réussie. Il vous poserait une question beaucoup plus dérangeante : votre organisation utilise-t-elle encore la technique… ou commence-t-elle doucement à s’organiser comme la technique lui demande de le faire ?