Pourquoi Ivan Illich vous demanderait si votre logiciel vous rend vraiment plus efficace ?

Pour Ivan Illich, un bon outil augmente notre autonomie. Le danger commence lorsque nous finissons par travailler davantage pour le logiciel que grâce à lui.

La promesse est toujours la même. Ce nouvel outil vous fera gagner du temps. Il simplifiera vos processus, automatisera les tâches répétitives et réduira les erreurs. Quelques semaines plus tard, chacun suit une formation, apprend de nouveaux raccourcis, découvre de nouvelles fonctionnalités… et passe une partie de sa journée à renseigner le logiciel qui était censé lui faire gagner du temps.

Le paradoxe est presque devenu banal.

Nous installons des outils pour simplifier le travail… puis nous travaillons de plus en plus pour les outils. Ivan Illich aurait probablement levé un sourcil.

Tous les outils ne nous rendent pas plus autonomes

Lorsqu’une entreprise investit dans un nouveau logiciel, la question est presque toujours la même : sera-t-il plus performant que le précédent ? Les démonstrations mettent en avant les gains de productivité, les automatisations, les tableaux de bord et les nouvelles possibilités offertes.

Illich poserait une toute autre question. À la fin de la journée, les collaborateurs sont-ils devenus plus autonomes… ou plus dépendants ?

Car un outil ne se contente jamais d’ajouter des fonctionnalités. Il modifie aussi notre manière de travailler. Il crée de nouvelles habitudes, impose de nouveaux apprentissages et finit parfois par rendre impensable le fait de travailler autrement.

À partir de quel moment travaillons-nous pour le logiciel ?

Le phénomène est discret. Au départ, chacun s’adapte. Puis apparaissent les premiers formulaires supplémentaires, les nouveaux champs obligatoires, les règles de saisie, les validations automatiques et les tableaux à alimenter. Rien de tout cela n’est absurde. Pris séparément, chaque ajout est même souvent justifié.

Le problème apparaît lorsqu’on prend un peu de recul. Le logiciel devait soutenir le travail. Et voilà que le travail consiste de plus en plus à satisfaire les exigences du logiciel. Le renversement est presque invisible. C’est précisément pour cette raison qu’Illich s’y intéresse.

L’efficacité ne consiste pas seulement à aller plus vite

Nous confondons facilement efficacité et accélération. Si une tâche prend moins de temps, le progrès semble évident. Pourtant, combien d’heures sont aujourd’hui consacrées à alimenter des systèmes, vérifier des données, corriger des synchronisations ou contourner les limites d’un outil pourtant présenté comme révolutionnaire ?

Ivan Illich nous rappellerait qu’un outil véritablement efficace ne devrait pas seulement augmenter notre puissance d’action. Il devrait aussi préserver notre capacité à comprendre ce que nous faisons et à rester maîtres de notre manière de travailler. Sinon, ce n’est plus nous qui utilisons l’outil. C’est l’outil qui organise progressivement notre activité.

Les meilleurs outils savent parfois se faire oublier

Les technologies les plus utiles ne sont pas forcément celles qui offrent le plus de fonctionnalités. Ce sont souvent celles qui disparaissent derrière l’activité qu’elles rendent possible. On cesse de penser à l’outil pour se concentrer sur le travail lui-même.

Illich voyait dans cette discrétion une qualité essentielle. Un bon outil augmente les capacités de celui qui l’utilise. Il ne l’oblige pas à réorganiser toute son activité autour de lui. Cette distinction paraît anodine. Elle change pourtant profondément la manière de conduire une transformation numérique.

Ce qu’Ivan Illich nous fait voir

La prochaine fois qu’un nouveau logiciel promet de vous faire gagner du temps, ne regardez pas seulement la démonstration. Observez ce qui se passe quelques mois plus tard. Les équipes consacrent-elles davantage de temps à leur métier… ou davantage de temps à faire fonctionner l’outil censé les aider ?

Ivan Illich ne vous demanderait probablement pas si votre logiciel est performant. Il vous poserait une question beaucoup plus dérangeante : votre technologie vous rend-elle réellement plus libre… ou simplement plus efficace au service de ses propres règles ?