Pourquoi Hans Jonas vous demanderait qui n’est pas invité à votre comité de direction ?

Hans Jonas nous rappelle qu’une décision responsable ne pense pas seulement à ceux qui sont autour de la table, mais aussi à ceux qui vivront avec ses conséquences.

Le comité de direction est au complet. La directrice financière est là. Le DRH aussi. Les opérations, le commerce, la DSI, la qualité… tout le monde a répondu présent. Le projet est important. Il engage l’entreprise pour plusieurs années. Après deux heures de discussion, la décision est validée. Les bonnes personnes étaient autour de la table.

Vraiment ?

Hans Jonas aurait probablement commencé la réunion par une question étrange : « Qui manque ? »

Un silence se serait installé. Chacun aurait regardé les chaises. Personne ne semblait absent.

Et pourtant.

Les plus concernés ne sont pas toujours autour de la table

Lorsqu’une entreprise prend une décision stratégique, elle veille généralement à réunir les personnes compétentes. C’est même le principe d’un comité de direction : faire dialoguer les expertises avant d’agir. Mais cette manière de composer une réunion repose sur une hypothèse discrète. Nous invitons ceux qui décident. Beaucoup plus rarement ceux qui subiront les conséquences de la décision.

C’est précisément ce que Hans Jonas vient mettre sous le projecteur.

Car les grands absents d’un comité de direction ne sont pas toujours des collaborateurs oubliés. Ce sont parfois les salariés qui rejoindront l’entreprise dans cinq ans, les clients de demain, les territoires concernés par une implantation, les générations futures ou, plus simplement, l’entreprise telle qu’elle existera lorsque ceux qui décident aujourd’hui auront quitté leurs fonctions.

Une bonne décision ne se juge pas seulement à ses résultats immédiats

Nous avons pris l’habitude d’évaluer une décision à partir d’indicateurs relativement proches : le chiffre d’affaires, les coûts, les délais, les parts de marché ou le retour sur investissement. Tous ces critères sont utiles. Ils permettent de comparer des scénarios et d’arbitrer avec méthode.

Hans Jonas ne les conteste pas.

Il demande simplement d’ajouter une question que personne ne pose spontanément : quelles seront les conséquences de cette décision lorsque nous ne serons plus là pour les assumer ?

La question est dérangeante parce qu’elle déplace l’horizon. Une décision rentable aujourd’hui peut produire une dette technique, sociale ou environnementale qui n’apparaîtra que plusieurs années plus tard. À l’inverse, une décision plus exigeante à court terme peut préserver des possibilités d’action pour ceux qui viendront après nous.

Le futur est un invité qui ne parle jamais

Il existe un paradoxe dans les organisations. Plus une décision est importante, plus ses effets s’étendent dans le temps. Pourtant, plus ils s’éloignent, moins ils pèsent dans la discussion. Les urgences occupent la table. Les échéances du trimestre s’imposent naturellement. Le long terme, lui, reste silencieux.

Hans Jonas nous invite à prendre ce silence au sérieux.

Car le futur ne proteste jamais. Les générations qui hériteront de nos choix ne sont pas présentes pour défendre leurs intérêts. C’est précisément pour cette raison qu’elles devraient compter davantage dans notre manière de décider.

La responsabilité commence peut-être là : représenter ceux qui ne peuvent pas encore prendre la parole.

Une décision responsable agrandit le cercle de ceux qui comptent

On présente souvent la responsabilité comme une qualité personnelle. Être responsable consisterait à assumer les conséquences de ses actes.

Hans Jonas propose une vision beaucoup plus ambitieuse.

Une organisation devient responsable lorsqu’elle élargit progressivement le cercle des personnes qu’elle prend en considération. Elle ne décide plus seulement pour ses actionnaires, ses clients ou ses collaborateurs actuels. Elle apprend aussi à intégrer ceux qui vivront avec les effets de ses choix sans avoir participé à leur élaboration.

Cette exigence ne rend pas les décisions plus simples.

Elle les rend plus justes.

Ce que Hans Jonas nous fait voir

La prochaine fois qu’un comité de direction validera une décision importante, regardez une dernière fois autour de la table. Les personnes présentes sont probablement les bonnes. Mais elles ne sont peut-être pas les seules qui devraient compter.

Hans Jonas ne vous demanderait sans doute pas si votre décision est rentable, innovante ou courageuse.

Il vous poserait une question beaucoup plus difficile : qui devra vivre avec les conséquences de cette décision… alors qu’il n’a jamais été invité à la prendre ?