Pourquoi Gilbert Simondon se méfierait des experts en intelligence artificielle ?

Gilbert Simondon nous rappelle qu’utiliser une IA ne suffit pas. Encore faut-il comprendre la transformation qu’elle opère dans notre manière de travailler.

Depuis l’arrivée de ChatGPT, une nouvelle catégorie d’experts est apparue dans les organisations. Ils connaissent les meilleurs prompts, testent les derniers modèles, comparent les performances des outils et savent automatiser une multitude de tâches. Leur expertise est précieuse et répond à un véritable besoin.

Gilbert Simondon les écouterait avec beaucoup d’intérêt.

Puis il poserait une question inattendue : « Vous savez utiliser l’intelligence artificielle. Mais êtes-vous certain de comprendre la technique qui est en train de transformer votre organisation ? »

La nuance peut sembler subtile. Elle est pourtant considérable.

Utiliser n’est pas comprendre

Nous confondons souvent deux formes de connaissance.

La première consiste à maîtriser un outil. Nous apprenons ses fonctionnalités, ses raccourcis, ses possibilités et ses limites. Cette compétence est indispensable. Elle permet de gagner du temps et d’améliorer certaines pratiques.

Mais une seconde forme de connaissance existe : elle consiste à comprendre ce que cette technique change dans notre manière de travailler, de décider, d’apprendre et même de nous représenter notre propre intelligence.

Or cette compréhension ne s’acquiert pas uniquement en multipliant les usages. Elle suppose de prendre du recul sur la technique elle-même.

Une technologie transforme toujours davantage que nos outils

Lorsque l’imprimerie apparaît, elle ne modifie pas seulement la production des livres. Elle transforme la diffusion des savoirs, l’autorité des institutions et jusqu’à notre manière de penser la connaissance. Lorsque le courrier électronique remplace progressivement le courrier papier, il ne change pas uniquement la vitesse des échanges. Il modifie notre rapport à l’urgence, à la disponibilité et au temps de réponse.

L’intelligence artificielle suit la même logique. Elle ne remplace pas seulement certaines tâches.

Elle transforme progressivement notre manière d’écrire, de chercher une information, de résoudre un problème ou de produire une première version d’un document.

Autrement dit, elle modifie les conditions mêmes dans lesquelles notre intelligence s’exerce.

Une technique possède sa propre logique

C’est ici que Simondon apporte une idée particulièrement féconde.

Nous avons tendance à considérer les technologies comme de simples instruments placés au service de nos intentions. Pour lui, cette vision est incomplète. Une technique évolue selon sa propre logique. Elle ouvre certaines possibilités, en ferme d’autres et réorganise progressivement tout l’environnement dans lequel elle s’insère.

L’erreur consiste alors à croire que l’on peut introduire une innovation sans transformer le reste de l’organisation.

Une intelligence artificielle qui automatise la rédaction de comptes rendus modifie aussi le rôle des managers. Un assistant conversationnel change les attentes des clients. Un moteur de recherche intelligent transforme les compétences que l’on juge essentielles.

La technique ne s’ajoute jamais simplement à l’organisation. Elle la reconfigure.

Former à l’IA ne suffit pas

Cette réflexion conduit à regarder autrement les programmes de formation.

Beaucoup d’entreprises cherchent aujourd’hui à apprendre à leurs collaborateurs comment utiliser les outils d’intelligence artificielle. Cette démarche est indispensable.

Mais elle demeure insuffisante si elle ne s’accompagne pas d'autres questions :

- Quelles nouvelles compétences deviennent importantes lorsque certaines tâches sont désormais automatisées ?

- Comment évolue le rôle d’un expert lorsque l’accès à l’information devient quasi immédiat ?

- Que signifie encore apprendre lorsque chacun peut obtenir une réponse en quelques secondes ?

- Ces questions dépassent largement la maîtrise d’un logiciel.

Elles concernent l’évolution même du travail.

Ce que Gilbert Simondon nous fait voir

Gilbert Simondon ne nous demanderait probablement pas d’utiliser davantage ou moins l’intelligence artificielle.

Il nous inviterait à faire quelque chose de plus exigeant. Comprendre la technique avant de chercher à l’exploiter.

Une organisation qui adopte une innovation sans réfléchir aux transformations qu’elle produit risque de modifier profondément ses pratiques sans en prendre pleinement conscience. À l’inverse, une organisation qui comprend la logique d’une technologie peut choisir plus lucidement la place qu’elle souhaite lui donner.

Nous passons beaucoup de temps à apprendre à utiliser les outils. Simondon nous rappellerait qu’il est peut-être encore plus important d’apprendre ce que ces outils sont en train de faire de nous.

Car une révolution technique ne change jamais uniquement nos machines. Elle transforme aussi, peu à peu, notre manière d’être humains au travail.