Pourquoi Diogène aurait été banni de LinkedIn en moins de 48 heures ?

Diogène aurait-il survécu à LinkedIn ? Une réflexion décalée sur authenticité, personal branding et petites hypocrisies professionnelles.

Diogène sur LinkedIn, c’est une idée dangereuse. Il aurait probablement refusé la photo de profil professionnelle, ignoré la bannière “expert en authenticité depuis 20 ans” et remplacé le titre de son poste par quelque chose comme “cherche un humain honnête dans l’open space”. Autant dire que l’algorithme aurait hésité entre le mettre en avant pour originalité ou le signaler pour comportement suspect.

Le problème n’est pas que Diogène aurait été incapable de comprendre LinkedIn. Au contraire, il l’aurait compris trop vite. Il aurait immédiatement vu que la plateforme repose sur un étrange mélange de sincérité, de mise en scène, de réseau, d’opportunisme discret et de phrases inspirantes publiées le mardi matin avec une photo en noir et blanc. Et comme Diogène n’était pas exactement connu pour sa diplomatie, il aurait probablement commenté tout cela avec une franchise difficilement compatible avec les standards de la convivialité professionnelle.

Le cauchemar du personal branding

Diogène appartient à l’école cynique, ce qui ne signifie pas qu’il était simplement négatif ou désabusé. Le cynique, dans l’Antiquité, est celui qui cherche à vivre conformément à la nature, en se libérant des conventions sociales jugées artificielles. Autrement dit, Diogène aurait regardé notre obsession contemporaine pour l’image professionnelle avec un mélange de fascination et de consternation.

Sur LinkedIn, chacun est invité à devenir le responsable communication de lui-même. Il faut raconter son parcours, valoriser ses réussites, formuler ses apprentissages, afficher ses engagements et publier régulièrement des preuves de son existence professionnelle. Rien de tout cela n’est forcément condamnable. Mais Diogène aurait posé une question assez simple : à partir de quel moment cessons-nous de partager ce que nous sommes pour commencer à fabriquer ce que nous voulons paraître ?

Il aurait probablement eu quelques difficultés avec les publications qui commencent par “Je suis très heureux d’annoncer”. Non parce que la joie professionnelle serait suspecte, mais parce qu’il aurait voulu savoir combien de joies authentiques survivent à leur transformation en stratégie de visibilité.

L’authenticité est-elle encore authentique quand elle est optimisée ?

Le mot “authenticité” est partout. Il faut un leadership authentique, une communication authentique, une marque employeur authentique et probablement bientôt des tableaux Excel authentiques. Cette omniprésence aurait beaucoup amusé Diogène, car il se méfiait précisément des vertus que l’on proclame trop bruyamment.

Pour lui, l’authenticité n’est pas une posture. Elle ne se travaille pas en atelier de personal branding et ne se valide pas avec une charte graphique. Elle se manifeste dans une manière de vivre, de parler et d’agir, y compris lorsque cela dérange. C’est là que Diogène devient inconfortable. Il nous rappelle que l’authenticité véritable n’est pas toujours séduisante. Elle peut être rugueuse, maladroite, excessive, parfois même socialement ingérable.

LinkedIn aime l’authenticité lorsqu’elle reste compatible avec l’attractivité. Diogène aurait sans doute trouvé cette condition légèrement comique. Une authenticité qui doit rester inspirante, polie, engageante et alignée avec une stratégie éditoriale commence à ressembler à une authenticité très bien élevée. Or Diogène n’était pas spécialement bien élevé.

L’hypocrisie sociale en costume business casual

Diogène avait un talent particulier pour repérer les hypocrisies collectives. Il ne dénonçait pas seulement les mensonges individuels, mais les conventions auxquelles tout le monde participe en faisant semblant de ne pas y croire tout à fait. C’est sans doute pour cela qu’il aurait eu tant de matière sur LinkedIn.

Il aurait observé ces moments où l’on transforme un licenciement en “nouvelle aventure”, une surcharge de travail en “challenge stimulant”, une réorganisation douloureuse en “formidable opportunité de transformation”. Il aurait probablement demandé pourquoi nous avons tant besoin d’enrober le réel dans un vocabulaire positif avant d’oser le regarder.

La question n’est pas de savoir s’il faudrait tout dire brutalement, tout le temps, à tout le monde. Même Diogène aurait peut-être fini par reconnaître que la vie collective exige un minimum de tact. La vraie question est de savoir ce que nous perdons lorsque le langage professionnel devient une machine à rendre acceptable ce qui mériterait parfois d’être discuté plus franchement.

Ce que Diogène nous apprend malgré son manque évident de sens commercial

Soyons honnêtes, Diogène n’aurait probablement pas été un très bon influenceur B2B. Il aurait refusé les partenariats, ridiculisé les posts trop lisses et saboté sa propre stratégie de croissance en répondant aux commentaires avec une sincérité beaucoup trop littérale. Pourtant, c’est précisément pour cette raison qu’il nous intéresse.

Il nous oblige à distinguer la visibilité de la vérité, la réputation de la valeur, l’image professionnelle de la personne réelle. Dans un monde où chacun doit apprendre à se présenter, à se vendre et à exister dans un espace numérique saturé, cette distinction devient précieuse. Elle ne nous interdit pas de communiquer. Elle nous invite simplement à ne pas croire entièrement à notre propre mise en scène.

Diogène n’aurait peut-être pas aimé LinkedIn, mais il nous aurait rendu un service immense : nous rappeler que l’on peut construire une image sans devenir prisonnier de cette image. Et si la plateforme l’avait banni en moins de 48 heures, il aurait probablement pris cela comme un compliment.