Pourquoi Bruno Latour aurait demandé l’avis de votre photocopieuse ?

Et si votre photocopieuse participait aussi au fonctionnement de l’entreprise ? Bruno Latour éclaire le rôle discret mais décisif des objets dans les organisations.

La scène se déroule un lundi matin. Le comité de direction s’apprête à commencer lorsqu’une information tombe : la photocopieuse principale est en panne. Immédiatement, quelqu’un propose de reporter la réunion. Les dossiers ne sont pas imprimés, les contrats ne peuvent pas être signés, plusieurs services se retrouvent bloqués et l’assistante appelle déjà le service de maintenance.

À ce moment précis, Bruno Latour aurait probablement posé une question qui aurait laissé tout le monde perplexe : « Et si nous demandions son avis à la photocopieuse ? »

La remarque aurait sans doute déclenché quelques sourires. Pourtant, elle résume assez bien toute sa philosophie. Car pour Latour, les objets ne sont jamais de simples accessoires. Ils participent eux aussi à la vie des organisations.

Nous croyons encore que seuls les humains agissent

Lorsque nous parlons d’une entreprise, nous évoquons presque toujours les femmes et les hommes qui la composent. Nous parlons des dirigeants, des managers, des équipes, des clients ou des partenaires. Les objets, eux, restent généralement en arrière-plan. Ils servent à travailler, mais ils ne semblent pas vraiment participer au travail lui-même.

Cette manière de voir est tellement évidente que nous ne la questionnons plus.

Pourtant, il suffit qu’un ascenseur tombe en panne, qu’un serveur informatique cesse de fonctionner ou qu’une imprimante refuse obstinément d’imprimer pour que toute l’organisation soit contrainte de se réorganiser. Les priorités changent, les comportements s’adaptent, les décisions sont repoussées et de nouvelles interactions apparaissent.

L’objet n’a évidemment aucune intention.

Mais il produit bel et bien des effets.

Une photocopieuse peut changer une organisation

Bruno Latour nous invite à regarder les organisations comme des réseaux où humains et objets coopèrent en permanence. Une réunion n’existe pas uniquement parce que des personnes ont décidé de se retrouver. Elle suppose également une salle disponible, des chaises, un vidéoprojecteur qui fonctionne, une connexion internet stable, un calendrier partagé, parfois une machine à café et, selon les entreprises, une quantité impressionnante de câbles dont personne ne connaît réellement la fonction.

Lorsque tout fonctionne, ces objets deviennent invisibles. Nous ne les remarquons même plus. C’est précisément lorsqu’ils cessent de fonctionner qu’ils révèlent leur importance.

La panne d’une photocopieuse ne concerne donc jamais uniquement une photocopieuse. Elle modifie temporairement tout un réseau d’actions, de décisions et de relations. En ce sens, elle agit.

Les outils décident parfois plus que nous

Cette idée peut sembler exagérée. Pourtant, chacun en fait régulièrement l’expérience.

Un logiciel impose une certaine manière de remplir un dossier. Un GPS modifie notre trajet. Une plateforme collaborative transforme la manière dont une équipe échange des informations. Une visioconférence n’organise pas la parole comme une rencontre en présentiel. Même la disposition d’un tableau blanc influence souvent la dynamique d’une réunion.

Nous avons tendance à considérer ces objets comme neutres. Ils ne le sont jamais tout à fait. Ils rendent certaines actions plus faciles, en compliquent d’autres et orientent discrètement notre manière de travailler.

Les objets ne pensent pas à notre place. Mais ils participent à la manière dont nous pensons ensemble.

Les organisations sont faites de relations

C’est sans doute ici que Bruno Latour apporte son idée la plus féconde.

Une organisation n’est pas seulement une somme de compétences ou une chaîne hiérarchique. C’est un ensemble de relations constamment entretenues entre des personnes, des règles, des technologies, des bâtiments, des documents, des logiciels et une multitude d’objets que nous avons pris l’habitude d’oublier.

Lorsque l’un de ces éléments disparaît, c’est souvent tout l’équilibre du système qui se transforme. Nous attribuons facilement les succès ou les échecs aux individus. Plus rarement aux dispositifs matériels qui rendent ces réussites possibles ou, parfois, les empêchent.

Latour ne cherche pas à diminuer la responsabilité humaine. Il nous invite simplement à regarder plus largement ce qui fait réellement tenir une organisation.

Ce que Bruno Latour nous fait voir

Bruno Latour ne nous demanderait évidemment pas d’organiser une réunion avec une photocopieuse autour de la table.

En revanche, il nous inviterait à reconnaître que les objets ne sont jamais de simples décors. Ils participent silencieusement à notre manière de travailler, de décider et de coopérer. Lorsqu’ils disparaissent, c’est toute une chaîne de relations qui se recompose.

Nous passons beaucoup de temps à analyser les comportements humains. C’est indispensable. Mais nous gagnerions peut-être aussi à observer les objets qui rendent ces comportements possibles.

Car une organisation ne repose pas uniquement sur les personnes qui la composent.

Elle tient aussi grâce à une multitude de choses qui travaillent avec elles… jusqu’au jour où elles décident, sans prévenir, de tomber en panne.