
Pourquoi Bernard Stiegler aurait adoré ChatGPT… et se serait méfié de TikTok ?
Bernard Stiegler face à ChatGPT et TikTok : une réflexion sur l’attention, l’IA et la manière dont les technologies transforment notre façon de penser
Bernard Stiegler aurait probablement été l’une des premières personnes à tester ChatGPT. Il lui aurait demandé de résumer Platon, de comparer Kant à Aristote, de rédiger un discours, puis de critiquer ce même discours. Il aurait exploré l’outil avec curiosité, comme il l’a toujours fait avec les technologies.
En revanche, quelques heures plus tard, il aurait sans doute fermé TikTok avec un léger soupir.
Non parce qu’il aurait considéré l’une des technologies comme bonne et l’autre comme mauvaise. Cette manière de raisonner lui paraissait justement trop simple.
La vraie question, selon lui, aurait été tout autre.
Qu’est-ce que chacune de ces technologies est en train de faire de notre attention ?
Les technologies ne sont jamais neutres
Nous avons pris l’habitude de parler des technologies comme de simples outils. Un marteau sert à planter un clou. Un ordinateur sert à produire des documents. Une intelligence artificielle sert à répondre à des questions.
Cette manière de présenter les choses est rassurante. Elle est aussi incomplète.
Bernard Stiegler rappelait que les outils ne se contentent jamais de nous aider à agir. Ils transforment progressivement notre manière de percevoir le monde, d’apprendre, de travailler et même de penser. L’écriture a changé la mémoire. L’imprimerie a changé la diffusion des savoirs. Le smartphone a changé notre rapport au temps.
L’intelligence artificielle ne fera pas exception.
La question n’est donc pas seulement ce qu’elle permet de faire.
La question est ce qu’elle nous apprend à devenir.
Le piège n’est pas ChatGPT
Si l’on suit la pensée de Stiegler, ChatGPT n’est ni une menace ni un miracle : c’est une technique. Et comme toute technique, elle possède une double face.
Utilisée pour explorer un sujet, confronter des idées, préparer un cours ou enrichir une réflexion, elle peut devenir un formidable instrument d’apprentissage. Elle nous oblige parfois à mieux formuler nos questions, à comparer des points de vue ou à organiser notre pensée.
Mais utilisée comme une machine à produire instantanément des réponses que l’on ne prend plus le temps d’examiner, elle peut produire l’effet inverse. Non pas augmenter notre intelligence, mais déléguer progressivement notre effort de penser.
L’outil reste exactement le même. Ce qui change, c’est notre manière de l’habiter.
Pourquoi TikTok l’aurait davantage inquiété
Il ne s’agit pas de dire que TikTok est mauvais. Le problème est ailleurs : contrairement à ChatGPT, qui nous demande généralement de partir d’une intention ou d’une question, TikTok fonctionne principalement selon une logique de captation. Les vidéos s’enchaînent avant même que nous ayons décidé de regarder la suivante. L’attention est sollicitée en permanence, mais rarement approfondie.
Stiegler appelait cela une économie de l’attention. Dans cette économie, le véritable produit n’est plus le contenu. C’est notre disponibilité mentale. Or une attention constamment fragmentée devient progressivement moins capable de lire un texte long, de soutenir une réflexion complexe ou de construire un raisonnement patient.
Le danger ne réside donc pas dans les vidéos elles-mêmes. Il réside dans les habitudes intellectuelles qu’elles installent.
Former des collaborateurs ou capter leur attention ?
C’est ici que la réflexion rejoint directement le management. Les entreprises investissent massivement dans les outils numériques. Elles déploient des plateformes collaboratives, des assistants IA, des réseaux sociaux internes et des solutions de microlearning. Ces dispositifs promettent tous davantage d’efficacité.
Mais certaines questions demeurent étonnamment absente.
- Quel type d’attention ces outils cultivent-ils ?
- Favorisent-ils la concentration ou la dispersion ?
- La curiosité ou la consommation passive ?
- Le questionnement ou le réflexe ?
Pour Stiegler, une organisation ne choisit jamais uniquement ses outils. Elle choisit aussi la qualité d’attention qu’elle souhaite développer chez celles et ceux qui les utilisent. Et cette décision est probablement plus stratégique qu’elle n’en a l’air.
Le pharmakon
Les Grecs possédaient un mot fascinant : pharmakon. Le même terme désignait à la fois le remède et le poison. Stiegler en a fait le cœur de toute sa philosophie de la technique. Une technologie peut émanciper ou aliéner. Elle peut développer nos capacités ou les atrophier.
Elle peut enrichir notre intelligence ou la rendre paresseuse. Tout dépend de la manière dont nous l’intégrons à notre manière de vivre et de travailler.
Autrement dit, la question n’est jamais : « Faut-il utiliser l’intelligence artificielle ? » La véritable question est : « Quelle intelligence sommes-nous en train de cultiver avec elle ? »
Ce que Stiegler nous ferait voir
Bernard Stiegler ne nous demanderait probablement pas de supprimer TikTok ni d’interdire ChatGPT. Il nous inviterait à regarder ailleurs.
À observer ce que ces technologies fabriquent silencieusement en nous. Notre capacité d’attention. Notre patience. Notre goût pour l’effort. Notre manière de lire. Notre manière de dialoguer. Notre manière de penser. Car une technologie n’est jamais seulement ce qu’elle nous permet de faire.
Elle devient peu à peu une manière d’habiter le monde. Et c’est peut-être là que commence la véritable responsabilité des organisations face à l’intelligence artificielle.