
Ce que les enfants nous apprennent sur le questionnement
Cet article montre ce que les enfants révèlent sur la nature du questionnement véritable, pourquoi leur façon de s’interroger bouscule nos certitudes, et comment s’en inspirer pour raviver une pensée vivante dans les organisations comme dans la vie adulte.
Les enfants posent des questions qui désarçonnent, amusent, fatiguent parfois — mais ces questions sont souvent bien plus philosophiques, profondes et structurantes qu’on ne le pense : cet article montre ce que les enfants révèlent sur la nature du questionnement véritable, pourquoi leur façon de s’interroger bouscule nos certitudes, et comment s’en inspirer pour raviver une pensée vivante dans les organisations comme dans la vie adulte.
Thèse : les enfants nous rappellent que questionner, c’est résister à l’évidence, ouvrir des possibles, et entrer dans une relation authentique au monde — une compétence précieuse que les adultes ont trop souvent désapprise.
I. Le questionnement des enfants : naïf en apparence, radical en réalité
Cette première partie explore pourquoi les questions des enfants sont souvent plus fécondes que celles des adultes, et ce qu’elles disent d’une posture authentique face au réel.
“Pourquoi le ciel est bleu ?”
“Est-ce que les adultes ont peur ?”
“C’est qui qui décide de la mort ?”
Les enfants posent des questions simples — mais intranquilles. Elles traversent les catégories, déstabilisent les évidences, résistent aux réponses trop rapides.
Ce qui caractérise leur façon de questionner :
- une curiosité radicale : ne rien prendre pour acquis,
- une perception neuve du monde : tout est étrange avant de devenir habituel,
- une insistance tenace : quand une réponse ne suffit pas, ils creusent.
Contrairement aux adultes, ils ne cherchent pas “la bonne question utile”.
Ils veulent comprendre ce qu’ils ne comprennent pas — et parfois, ce qu’on préfère ne pas comprendre.
Le philosophe Matthew Lipman, initiateur de la philosophie avec les enfants, notait que leur pensée est “plus libre, moins formatée, mais capable de saisir l’essentiel là où les adultes rationalisent à vide.”
II. Pourquoi et comment les adultes désapprennent à questionner
Cette deuxième partie explique comment les structures éducatives et professionnelles amènent progressivement à abandonner le questionnement comme mode actif de pensée.
Avec l’âge, la scolarisation, puis l’insertion professionnelle, le questionnement est remplacé par la recherche de réponses. On valorise :
- la compétence,
- l’efficacité,
- la résolution de problème.
Questionner devient suspect :
- soit c’est vu comme une provocation,
- soit comme une perte de temps,
- soit comme un manque de maîtrise.
Or on ne peut pas penser sans questionner. Mais le système pousse à :
- éviter les questions qui dérangent, pour maintenir la stabilité,
- accélérer vers la solution, pour satisfaire les objectifs,
- répéter les formules, plutôt que d’affronter l’incertitude.
Le résultat ? Une perte progressive de la pensée vivante.
L’adulte professionnel devient expert en réponses… mais mal à l’aise face aux vraies questions.
III. Réapprendre à questionner : une compétence stratégique et existentielle
Cette dernière partie propose des leviers pour restaurer une capacité de questionnement adulte — inspirée de la posture enfantine, mais structurée et ancrée dans l’action.
Dans les organisations comme dans la vie personnelle, réapprendre à questionner est un acte de régénération. Cela permet :
- de sortir des automatismes,
- d’ouvrir des alternatives là où tout semble fermé,
- de raviver la créativité et la lucidité.
Trois pratiques simples et puissantes :
1. La reformulation active
Prendre une affirmation ou une décision, et se demander :
“Qu’est-ce que je suis en train de présupposer ici ?”
“Quelle question précède cette réponse ?”
2. Les cercles de questionnement
Inspirés de la philosophie avec les enfants, ils peuvent être menés en équipe :
- chacun formule une question ouverte sur un sujet partagé,
- le groupe choisit une question à creuser,
- on pense ensemble — sans chercher à résoudre, mais à éclairer.
3. Le carnet de questions vives
Tenir un carnet où l’on note ses vraies questions — celles qu’on n’ose pas poser en réunion, celles qui résistent au quotidien.
Les relire chaque mois permet de voir émerger les nœuds de sens de sa trajectoire.
En s’inspirant de l’enfant, l’adulte retrouve une posture féconde :
celle qui accepte de ne pas savoir, non pour rester ignorant, mais pour garder vivant ce qui cherche à se comprendre.
Les enfants ne nous apprennent pas à être savants, mais à rester vivants dans notre manière de penser.