Ce qu’Aristote penserait de votre politique RSE ?

Aristote aurait-il validé votre politique RSE ? Une réflexion décalée sur la vertu, la responsabilité et l’écart entre les discours et les actes.

Si Aristote revenait aujourd’hui parmi nous, il lui faudrait sans doute un certain temps pour comprendre ce qu’est une matrice de matérité, un reporting extra-financier ou un comité RSE. En revanche, il identifierait très rapidement le sujet de fond qui se cache derrière ces dispositifs. Car, au fond, la responsabilité sociétale des entreprises repose sur une interrogation qu’il connaît bien : qu’est-ce qu’une organisation juste ?

La question peut paraître moderne. Elle est pourtant ancienne. Depuis plus de deux mille ans, les philosophes s’interrogent sur la manière dont les individus et les communautés peuvent agir de façon responsable. Aristote n’aurait donc probablement pas été impressionné par les acronymes. Il aurait cherché à comprendre ce que l’entreprise essaie réellement de faire lorsqu’elle affirme vouloir concilier performance économique, responsabilité sociale et préservation de l’environnement.

Et il est possible que certaines de ses observations soient encore aujourd’hui légèrement embarrassantes.

La vertu ne se résume pas à une déclaration d’intention

L’une des idées les plus connues d’Aristote est que la vertu ne se décrète pas. Elle se pratique. Être courageux ne consiste pas à proclamer son courage. Être juste ne consiste pas à afficher son attachement à la justice. La vertu se reconnaît dans les habitudes, les comportements et les décisions répétées au fil du temps.

On imagine alors assez facilement Aristote parcourant le rapport RSE d’une grande entreprise. Il lirait les engagements, les ambitions, les trajectoires et les objectifs. Puis il refermerait probablement le document pour poser une question beaucoup plus simple : comment ces principes se traduisent-ils concrètement dans la vie quotidienne de l’organisation ?

La question peut sembler sévère. Elle est pourtant centrale. Car la distance entre les valeurs affichées et les pratiques réelles constitue sans doute l’un des principaux défis de toute démarche de responsabilité.

Aristote se méfierait des excès de vertu

Notre époque entretient une relation particulière avec les engagements. Certaines organisations cherchent à démontrer qu’elles sont exemplaires. D’autres craignent d’être accusées de ne pas en faire assez. Entre les deux, il devient parfois difficile de trouver un équilibre.

Or, l’équilibre est précisément le cœur de la pensée d’Aristote.

Pour lui, la vertu se situe rarement dans les extrêmes. Le courage, par exemple, n’est ni la témérité ni la lâcheté. La générosité n’est ni l’avarice ni la prodigalité. Une action juste consiste souvent à trouver une forme de juste mesure adaptée à la situation.

Appliquée à la RSE, cette idée conduit à s’interroger autrement. Une entreprise responsable n’est pas nécessairement celle qui promet le plus. Ce n’est pas non plus celle qui multiplie les engagements au point d’en oublier sa mission première. Une organisation responsable est peut-être d’abord une organisation capable de tenir durablement ses promesses sans sacrifier un enjeu au profit de tous les autres.

Cette position est moins spectaculaire qu’un grand discours. Elle est aussi plus difficile à mettre en œuvre.

Peut-on mesurer tout ce qui compte ?

Aristote aurait probablement été fasciné par notre passion contemporaine pour les indicateurs. Nous mesurons les émissions de carbone, les taux d’engagement, les accidents du travail, la diversité, la consommation d’énergie et bien d’autres choses encore. Cette capacité à objectiver les phénomènes constitue évidemment un progrès considérable.

Mais elle comporte aussi un risque.

À force de mesurer ce qui est quantifiable, nous pouvons être tentés d’oublier ce qui ne l’est pas. La confiance, le sentiment de justice, la qualité des relations humaines ou la fierté d’appartenance jouent pourtant un rôle majeur dans la vie d’une organisation. Or ces réalités résistent souvent aux tableaux de bord.

Aristote nous rappellerait probablement qu’un indicateur est un outil précieux, mais qu’il ne doit jamais être confondu avec la réalité qu’il cherche à représenter. Une entreprise peut afficher d’excellents chiffres tout en générant un profond sentiment d’injustice. À l’inverse, certaines dimensions essentielles de la vie collective échappent parfois à toute mesure précise.

La responsabilité commence par une question de finalité

La réflexion d’Aristote repose sur une autre idée fondamentale : pour savoir si une action est bonne, il faut d’abord comprendre ce qu’elle cherche à accomplir. Autrement dit, toute évaluation suppose une réflexion sur la finalité.

Cette question est souvent absente des débats contemporains. Nous discutons volontiers des moyens, des procédures et des indicateurs. Nous parlons plus rarement de ce que nous considérons comme souhaitable.

Pourquoi l’entreprise existe-t-elle ? Que cherche-t-elle à apporter à ses clients, à ses collaborateurs ou à la société ? Quelle contribution souhaite-t-elle laisser derrière elle ?

Ces interrogations paraissent parfois abstraites. Elles sont pourtant décisives. Sans elles, la responsabilité risque de devenir un exercice administratif parmi d’autres. Avec elles, elle retrouve sa dimension profondément éthique.

La question qu’Aristote poserait probablement

On imagine facilement Aristote assister à la présentation d’une stratégie RSE. Il écouterait avec attention les objectifs, les engagements et les résultats obtenus. Puis, au moment où tout le monde penserait avoir terminé, il lèverait probablement la main.

La question serait simple. Comme souvent chez les philosophes, c’est précisément ce qui la rendrait difficile.

Votre entreprise cherche-t-elle principalement à paraître responsable ou cherche-t-elle réellement à le devenir ?

La nuance peut sembler subtile. Elle est pourtant considérable. Entre l’image et la pratique, entre le discours et l’habitude, entre la communication et l’action, se joue peut-être l’essentiel de ce qu’Aristote appelait la vertu.

Et il est probable qu’il nous inviterait à réfléchir à cette distinction avant même d’ouvrir le prochain rapport RSE.